En réponse aux questions de Bruno Didier corédacteur
en chef de la revue Insectes (OPIE - Office Pour les
Insectes et leur Environnement - France) - Août 2014.




I




       Se présenter, démarche malaisée que celle-là... S’installer dans une salle de projection et reprendre la vision d’un film au début alors qu’on n’en connaît pas encore la fin. Encore plus pénible pour quelqu’un dont le regard ne cesse de scruter le devenir, à savoir les actions utiles à mener tout à l’heure ou demain ou après. Passé cette difficulté de rester assis dans un fauteuil de salle obscure, aussi confortable soit-il, les moments retenus sont une naissance en 1946, juste après la grande catastrophe aux séquelles toujours visibles à l’époque, des études à l’École Normale, pas celle que vous connaissez en France, mais en Belgique, celle qui vous conduit à vous occuper de mômes de six à douze ans. Travail accompli durant trente-deux ans. Enseignement fondamental au départ, enseignement spécialisé pour enfants en difficultés ensuite et enfin enseignement expérimental quand, instituteur détaché, j’ai pu partager mes connaissances du dessin, de la peinture et mon intérêt pour la nature, les insectes en particulier. Question nature, intervention d’un personnage essentiel: un grand-père indélébile, ouvrier faïencier, disparu alors que je n’avais que quinze ans, les poumons usés par la poussière de silice. Amoureux des belles choses et de jardinage, d’aquarelles et de vases, toujours prêt à montrer, à expliquer, à laisser voir, il n’avait de cesse de m’extraire des mésententes familiales, et de m’emmener dans de longues balades champêtres qui me semblaient toujours trop courtes ou de me plonger dans des expérimentations amusantes entre terre, légumes, fleurs et insectes. Je le vois encore gober une limace rouge afin de calmer une toux tenace. Il ne racontait pas la nature, il la pratiquait. À l’occasion, nous aidions les gens de ferme au moment des moissons et le briquetier de passage quand, le soir, il boutait le feu à la paille pour cuire les briques d’argile... Feux d’artifice dans la nuit. Inoubliable, le jour où, longeant la Haine1, il posa la main sur mon épaule pour arrêter mon pas, porta l’index aux lèvres pour m’obliger au silence et d’un simple regard, m’inviter à lever les yeux: là, à cinquante centimètres, un gros hibou immobile, posé sur la tête rasée d’un tout petit saule marsault taillé en têtard. On n’oublie pas ces paroles étranges, alors que nous observions quelques insectes au jardin: "il faut avoir beaucoup de respect pour ces bestioles, car un jour elles nous mangeront !" Cela ne me parut nullement effrayant, les choses de la vie ne le sont pas quand on se trouve en situation d’apprentissage, tout comme la fourmi qui décarcasse la dépouille d’un carabe ou l’araignée qui emmaillote un papillon avant de le déguster ne peuvent nous sembler atroces. Les paroles du grand-père ont mis du temps à mûrir2 et elles m’accompagnent encore aujourd’hui alors que les rares pièces de faïence uniques rescapées de l’héritage sont en silence dans les vitrines du musée régional.

       J’ai donc continué à poursuivre les petits êtres à six pattes par la lorgnette de mon appareil photo sans jamais pouvoir les épingler ni les manger – n’inversons pas les rôles – depuis l’adolescence, emmagasinant les clichés dans des albums, des boîtes, des caisses puis des armoires, à ne plus savoir qu’en faire.


II




       Une facture3 chamboule tout. Celle de ce début 2004 crevait les plafonds. La décision de passer au numérique fut instantanée, l’idée d’offrir les clichés sur le web était née. J’avais vécu le manque de moyens des enseignants et la difficulté d’accéder à une iconographie de qualité pour les travaux imprimés. En quelques semaines, et avec le concours d’amis, le nom Entomart4 était retenu et les premières pages étaient installées sur le site. Le second site allait suivre, quelques années plus tard. L’espace du premier avait atteint la saturation. Le classement fut alors amélioré. L’utilisation de documents numérotés, facilitant la correspondance et la programmation des pages, allait devenir un principe essentiel.
       Au départ, nous avions pensé ouvrir notre espace aux photographes extérieurs, mais, très vite, la gestion des droits des clichés se révéla fastidieuse et souvent problématique. Produire du service gratuit n’est visiblement pas évident pour tout le monde !
       Personnellement, je m’occupe essentiellement de la photographie, de l’alimentation du site et du courrier. La bande d’amis récolteurs, dénicheurs de lieux, éleveurs patients ou simples curieux et les jeunes, venus apprendre ce petit monde qu’on écrase si facilement du pied, évoluent avec le temps. Alors, estampiller les images produites au nom générique Entomart est en quelque sorte une façon de reconnaître cette collectivité changeante.
       Voilà dix ans que nous ouvrons les yeux sur la région, rarement outre frontières. Notre but n’est pas de répertorier toutes les espèces présentes sur le territoire, mais plutôt celui de fournir un ensemble de documents-reportages de nos découvertes, et parfois aussi, de répondre à la demande de certains visiteurs5, quand l’occasion se présente. Les observations sont régulièrement communiquées à www.species.be, site de l’IRScNB (Institut royal des sciences naturelles de Belgique – département recherche) actuellement fermé pour cause de remaniement. Notre attention est aujourd’hui fixée sur l’espèce invasive Leptoglossus occidentalis, la Punaise du pin en provenance des États-Unis.
       Les demandes de photos concernent en très grande partie l’édition (brochures, dépliants, posters, livres et web). Une page du site (www.entomart.be/parutions.html ) en présente un éventail. Les universités anglaises et américaines sont très gourmandes de documents visuels. Mais il y a aussi des demandes d’identification comme celle de la ménagère qui découvre une farine envahie par de drôles de bestioles, celle du jardinier qui voit ses cultures grignotées ou celle de gosses qui photographient tout ce qui bouge à l’aide de leur GSM. En Finlande, Tuomo Komulainen, entomologiste, utilise notre répertoire d’images pour inonder la presse d’articles de vulgarisation illustrés. Plus rares et plus surprenantes, la demande de cette styliste roumaine qui utilisa les détails d’ailes de noctuidés comme motifs d’impression pour les tissus de son nouveau défilé de mode et celle de ce disc-jockey strasbourgeois flashant des gros plans de Pyrrhocoris apterus en rouge et noir sur les murs de la ville lors de ses concerts publics. 2014, dixième anniversaire, un bulletin d’information numérique voit le jour afin de répondre aux attentes de nombreux visiteurs du site : une manière toute simple de garder le contact, de faire passer quelques nouvelles et de signaler les parutions intéressantes, avec humour.
       Champ de prédilection: ce que l’on nommait vaguement hétérocères dans le passé. Il est vrai que les papillons de nuit6 à la beauté cachée sont les grands inconnus du public. Il faut dire que la nuit, tous les papillons sont gris et pourtant, voyez-les en pleine lumière...

Claude Galand
Août 2014






1 Rivière traversant la province du Hainaut et lui donnant son nom. Celle-ci se jette dans l’Escaut à Condé-sur-l’Escaut en France où elle devient la Hayne. Chez nous, les cours d’eau se nomment la Haine, la Trouille, la Princesse... Comme dans les contes.

2 Au début des années 70 – entendez soixante-dix – les insectes avaient même envahi ma peinture et mes dessins.

3 J’avais conclu un accord dans une boutique de matériel photographique. Le responsable, rencontré à l’époque de mes études, venait de reprendre le commerce de son père, avait agrandi l’espace de vente à plusieurs reprises et l’avait installé au centre-ville (La Louvière). J’y passais régulièrement m’approvisionner librement, y commandais les tirages, acquittant les factures tous les deux ou trois mois. Le matériel est présenté sur ces pages: www.entomart.be/technique.html et www.entomart.be/techniqueB.html.

4 J’avais quelques réticences à utiliser ce nom, alliant trop facilement entomologie et art. Ce n’était pas le véritable but. Certes, nous visions des photographies de bonne qualité, mais parler d’art me paraissait inutilement prétentieux. Dans la précipitation, le nom demeura. Court et facile à mémoriser, je le regrette moins aujourd’hui.

5 Réalisation de planches documentaires, planches muettes, planches récapitulatives...

6 En général, les gens prennent tous les papillons de nuit pour des mites.